La vie d’Aristide Tomo ressemble à une route québécoise constellée de nids-de-poule. Les obstacles n’ont pourtant jamais entamé sa foi en l’espoir. De la Républicaine Centrafricaine, sa terre natale, au camp de réfugiés où il a croisé l’ombre et la lumière, ce père de famille s’est forgé une mentalité de combattant, bien décidé à se bâtir un avenir meilleur au Canada. On dresse ici le portrait d’un réfugié volontaire et motivé, dont le parcours est loin d’être un cas isolé, avec sa résilience en bandoulière pour nous inviter à réfléchir…
La voix est douce, la silhouette fluette. Difficile d’imaginer que dans le corps d’Aristide se cache un volcan. Sauf que ce n’est pas de la colère qui coule dans ses veines, mais la lave d’un espoir dont il est un apôtre. Aristide incarne cette volonté de s’en sortir qui anime tant de réfugiés.
Sa vie tient plus d’un roman de Zola que d’un conte de fée. Issu d’une famille très modeste, il perd très tôt son père, puis sa mère. « Ils sont morts le même jour à la même heure, à quatre ans d’intervalle. » La coïncidence a de quoi interpeller… Le papa avait la maçonnerie dans le sang, la maman s’épanouissait dans le commerce.

POLYVALENT
Le statut d’orphelin ne brise pas Aristide, qui décide de prendre son destin en main. Chez son oncle paternel, qui l’a recueilli, il apprend la soudure et la mécanique automobile. Habile face aux tâches manuelles, l’adolescent accumule les expériences, se forge un caractère. Il touche aussi à l’électricité et à la maçonnerie, comme un hommage à son défunt père. Ses différentes compétences lui permettent de financer sa scolarité, avec, en guise de Graal, un baccalauréat (équivalent à un DEC au Québec) en sciences économiques, décroché en 2019.
Faute de moyens financiers suffisants, il se lance dans la vie active aussitôt son diplôme en poche. Mais la guerre interrompt ses projets. À la fin de 2020, un conflit politico-militaire éclate dans son pays. Le jour de l’élection présidentielle en Centrafrique, des rebelles assiègent le quartier où vit Aristide, dans la ville de Bouar. Ironie du sort : ce fameux jour, le 27 décembre, coïncide avec son anniversaire. En guise de cadeau, le jeune homme a droit à une agression. « On m’a volé mon téléphone, le seul outil de communication à ma disposition pour trouver du travail. »

UN REFUGE NOMMÉ CAMEROUN
Loin de s’apaiser, le conflit qui secoue la République Centrafricaine s’envenime. Les affrontements entre les forces de l’ordre et les rebelles le poussent à s’exiler au Cameroun. Aristide fuit la violence, lui qui a déjà eu affaire à elle par le passé. « En 2013, j’avais déjà été agressé en raison de mon apparence physique lors d’un conflit interreligieux. »
Au Cameroun, il obtient le statut de réfugié et intègre le camp de Gado-Badzéré, où s’entassent près de 30 000 personnes. Il y restera 5 ans. Les conditions y sont difficiles, les emplois rares, tandis que les salaires gagnés suffisent à peine à subvenir aux besoins de base.
Dans ce monde où la débrouillardise est reine et la survie constante, Aristide reste fidèle à lui-même, cherchant par tous les moyens à demeure actif.
J’étais déterminé à ne pas rester les bras croisés.
Il se familiarisera avec le monde de l’humanitaire au gré de ses différentes missions, semées sur son chemin comme autant d’opportunités : bénévole pour l’ONG internationale Action humanitaire africaine, puis volontaire CCCM (Coordination et gestion des camps) en tant qu’assistant du gestionnaire du site, et enfin comme travailleur social dans une autre ONG, Mains Solidaires.
De son propre aveu, la vie dans le camp l’a rendu plus fort. « J’ai surmonté des moments difficiles comme tant de réfugiés. Quand je repense à ceux qui sont restés là-bas, ça me ronge. Je me sens impuissant par rapport à leur situation. »


LA LUMIÈRE DE L’AMOUR
La vie n’étant jamais avare de paradoxe, Aristide rencontre l’amour dans un microcosme où l’espoir est réduit à sa portion congrue. L’élue de son cœur se prénomme Safia. Elle lui donnera deux enfants. Des jumeaux. Aristophane et Ariane. Mais leur relation est loin de faire l’unanimité. Car Safia est musulmane. L’union avec un chrétien fait grincer des dents au sein de sa famille, qui exige que son conjoint se convertisse à l’islam. Devant le refus d’Aristide, la pression s’accentue jusqu’à atteindre un point de non-retour lorsque le couple est l’objet de menaces de mort.
Face à ce danger, Aristide saisit le HCR (Haut commissariat aux réfugiés) des Nations Unies. Après évaluation, une porte de sortie leur est accordée. Ce sera le Canada, qui fut longtemps un rêve pour le Centrafricain avant devenir réalité. « Quand on a appris que notre dossier avait été accepté, on était soulagés. On avait hâte d’embrasser cette opportunité. »
Ils posent leurs bagages au Québec, plus précisément le 4 avril 2025 à Granby, où ils font rapidement connaissance avec SERY et son équipe. « J’y ai croisé de belles personnes. J’ai eu le sentiment d’avoir quitté la famille de mon pays pour en retrouver une autre ici. » Aristide finira par devenir bénévole au sein de notre organisme, où son implication et sa motivation sont très appréciées, lui qui aime mettre les compétences qu’il a acquises au service des autres. Pour se sentir utile, dit-il, mais aussi pour redonner à la communauté qui lui a ouvert les bras.

CONNAÎTRE PLUTÔT QUE MÉCONNAÎTRE
Dans ses remerciements, le réfugié pris en charge par l’État (RPCE) n’oublie pas le gouvernement canadien, le HCR et l’OIM (Organisation internationale pour les migrants), qui lui ont permis d’envisager une nouvelle vie.
La priorité d’Aristide et de sa conjointe tient en deux piliers : stabilité financière et intégration. Le couple aimerait pouvoir se marier un jour, mais il lui faudra pour cela obtenir la bénédiction des parents de celle qui est désormais mère de trois enfants (une petite prénommée Hortensia est venue agrandir la famille).
À Granby, leur bonheur n’est pas de façade. Passé la surprise de l’hiver québécois – qui met tant de corps africains à rude épreuve – ils ont fini par prendre leurs marques, appréciant le calme et la sécurité offerts par leur terre d’adoption. « On se sent bien ici et la nature est vraiment belle ! »
Conscient d’être un privilégié, au regard de la précarité de tous ses frères, comme il les appelle, restés au camp de Gado-Badzéré , Aristide répète que Dieu a exaucé ses prières au-delà de ses espérances.
Jamais je n’aurais imaginé ce que je vis présentement.
Avant de mettre un terme à notre entrevue, on lui demande ce qu’il pense, ou ressent, face aux discours populistes et autres commentaires racistes dont les immigrants peuvent parfois être la cible. Aristide se garde de jeter de l’huile sur le feu. Chantre d’un pacifisme dont il s’applique à être un ambassadeur – lui qui fut témoin et victime d’actes de violence -, l’intéressé préfère militer pour une meilleure compréhension.
« Nous sommes venus au Canada parce que des choses (la guerre) nous ont poussés à partir. J’aimerais que les gens puissent se mettre à notre place pour comprendre ce que l’on a vécu et nous accepter. Le racisme, la méfiance, nous ramène à notre passé, avec les blessures que cela peut engendrer. »
Quelques semaines après notre entrevue, Aristide a étoffé son carnet de vie québécois. Il a obtenu son permis de conduire et entamé une formation en électromécanique (en phase avec son vécu passé) au CRIF de Granby. Avec la même volonté qu’auparavant, l’action restant sa meilleure conseillère et l’espoir sa plus solide garantie.

Nous remercions Aristide pour les photos ainsi que les légendes afférentes.
Crédit photos de couverture : SERY.